Chapitre 13 : Limbes

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Chez mes parents, Paris, 1998

— Maman, Papa, pourquoi vous ne portez pas d’alliances ?

— Pourquoi on en porterait ?

— Bah, vous êtes mariés non ? Tous les couples mariés en portent.

— Ce n’est pas dans notre tradition, c'est tout.

— Mais vous vous êtes mariés en France !

— Oui, mais on n’est pas un couple français.

* * *

Dans un monde qui met en exergue les différences plutôt que les ressemblances, se forge une vision binaire où l’on est soit l’un, soit l’autre, mais jamais les deux à la fois. L’entre-deux ne se laisse pas facilement appréhender. Si on est en France, on doit être Français et si on est marié, on doit porter des alliances. C’est simple non? Simpliste même.

Adolescente, composer avec les dissemblances semblait hors de portée, quand ce n'était pas hors de propos. J’aspirais à me fondre dans la masse à défaut de savoir comment m’en distinguer. Se fondre, cela signifie dissoudre toutes les parties de soi, jusqu’à en obtenir un ensemble homogène, lisse, informe. Rentrer dans le moule et surtout, ne pas en dépasser. Chacune de mes différences menaçait d'entacher cet objectif d'une aspérité saillante. Et mon passé en était parsemé. Ma conformité au modèle dominant semblait conditionnée par le désaveu de mon passé; mon inclusion, par un choix décidé entre la culture héritée et la culture convoitée.

Pour les primo-immigrants, l’arbitrage est généralement manifeste. Il aura été établi à partir d'une multitude de facteurs, comme l’âge de l'exil, les raisons du départ, la maîtrise de la langue d’accueil, la nature de l’entourage social ou encore la force des liens qui rattachent au pays. L'inclinaison restera des années durant, celle prise durant les premiers moments. Mes parents ont tôt choisi de rester fidèles à la Chine, ne s’accommodant à la marge que de quelques éléments de culture française, comme autant de prérequis à une intégration sans vague.

Pour nous, enfants de la seconde génération, la décision revêt une plus grande difficulté. Notre immersion précoce au coeur des deux cultures rendra l'arbitrage plus problématique. La question du choix s'énoncera sous les termes d'un dilemme. Je grandis avec une ambivalence forte et l'incapacité de choisir. Il faudra pourtant s'y risquer. « Et toi, tu te sens plutôt Chinoise ou Française? ». La question sans cesse répétée, me rappellera à la nécessité de l'exercice. Je ne compte plus le nombre de fois où elle m'a été posée. Vraisemblablement plus souvent qu'elle ne l'a été à mes parents, malgré les nombreuses années qui m'ont précédée. Soit qu’ils aient été moins enjoints d’y répondre, soit qu’il n'y ait jamais eu de doute quant à la culture qui majoritairement les définissait. Quoiqu'il en soit, ce différentiel d'injonction me confortera dans cette impression. L'ambivalence tolérée chez les parents doit être par leurs enfants clarifiée : c’est à nous que revient la responsabilité de trancher.

Il n’y a pourtant aucune réponse possible à cette question. Aucune qui soit réellement juste. L’identité ne saurait se résumer à une somme d’identités composites, que l’on pourrait à guise hiérarchiser. « Je suis l’une et l’autre ». « Ni l’une, ni l’autre. ». « Ça dépend. ». Quelle que soit leur formulation, mes réponses ne sembleront pas donner satisfaction. La seule alternative consisterait en une longue diatribe, à laquelle les regards un peu déçus n’invitent habituellement pas.

La plupart s'arrêteront à cette approximation et combleront d'eux-mêmes le vide invoqué par mon ambiguïté. Ils chercheront dans chacune de mes décisions, la preuve de mon inclination. Le choix de mon compagnon et sa couleur de peau, le choix de mes amis et de leur nationalité, le choix de mon travail et de l’entreprise qui m’emploie, le choix du pays et de la ville que j'habite, le choix de ce que je mange et de ce que je cuisine… Autant de résolutions sur lesquelles plane le soupçon d’une préférence. Chaque choix sera interprété comme la manifestation tangible d'une faveur accordée à l’une ou l’autre des cultures. Celle d’origine ou celle d’adoption.

Si mes origines asiatiques influent sans nul doute mes comportements, elles ne sauraient commander ma trajectoire de vie pour autant. Chaque processus de décision comporte son lot de complexité et il serait réducteur d'invoquer la culture comme unique critère déterminant. Étudier les choix à la seule lumière des origines, c’est se livrer à une superficialité de jugement. C’est assujettir une personne à son ethnicité, sans considération aucune de sa riche personnalité. C’est interpréter chaque fait comme le témoin d’antagonismes, qui n’en sont en fait pas tant.

Si j'en comprends si bien la mécanique, c'est que je me suis moi-même prêtée à la pratique. J'ai longtemps fait peser sur mes parents l’exigence d’un arbitrage clair entre nos deux univers culturels, dans le seul espoir que cela m'aide à me positionner moi. J’attendais de leurs gestes et de leurs comportements, la confirmation que nous avions choisi le bon camp. Je les chargeais de se conformer à la culture dominante, pour que je puisse à mon tour m'y rattacher moi. Mon plan a échoué. Mes parents ont préféré rester asiatiques.

Ils avaient choisi le dosage valable pour eux. Il me revenait la tâche de bâtir l’équilibre pertinent pour moi. Ne trouvant toujours pas de solution juste, ni un quelconque bénéfice, à arbitrer clairement entre la France et l’Asie, j'ai depuis préféré une posture, qui tente de rendre justice à l’ensemble des parties qui me constituent. N'en déplaise à certains, je ferai désormais de ma duplicité, ma plus grande fierté.

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Zhe Ling / 薛之琳

32 ans. 3 cultures. 2 nationalités. 1 recueil. Sa vie est à l’image de ces chroniques. Bâtarde et en cours de réalisation.
À propos de l’autrice