Chapitre 15 : Boomerang

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Au travail, Paris, 2015

— Je les hais ces Chinois !

— Mmm, t’es un peu catégorique là non ? Ça fait quand même 1,5 milliards de personnes que tu rayes de ta liste d’amis potentiels. Et ça, en une seule phrase. Réfléchis-y !

— Non sincèrement, ils sont ingérables. J’ai passé un an en Chine, je ne sais pas comment j’ai tenu aussi longtemps ! Déjà ils crachent partout dans la rue avec un son à te glacer les os. Le concept de queue leur est complètement étranger et en plus, c’est impossible de parler avec eux. Franchement, il n’y en a pas un pour parler anglais ! C’est quand même dingue pour un pays qui prétend devenir la première puissance mondiale.

— Personne ne t’a demandé de les « gérer » que je sache. Et puis, je te ferai remarquer qu’on n’est pas forcément meilleur en France avec notre franglais. Quant au respect des files d’attente, je ne crois pas me souvenir que ce soit ton fort…

— Ouais enfin bon, moi je ne crache pas sur les gens !

— Vas-y mollo, n’oublie pas que tu me parles à moi quand même.

— Tu rigoles ?! Depuis quand t’es Chinoise toi ??

— Depuis toujours.

* * *

Peut-on considérer une intégration réussie, quand son entourage en oublie toute trace d'un passé immigré? Peut-être me suis-je trop bien pliée aux règles du jeu. Aux yeux des gens qui me côtoient, je suis géographiquement - et culturellement - parlant, parisienne avant tout. Mon amour revendiqué de la capitale, ma connaissance fine de ses quartiers et ma distance mal dissimulée vis-à-vis des autres villes ont tôt fait de me catégoriser en parisienne un tantinet caricaturale. Une image si bien ancrée, que l'on en oublierait mes racines immigrées. Une confusion telle, que le politiquement correct finit par s'estomper.    

Mon intégration m'a privée de la précieuse réserve qui fait taire les raccourcis ethniques. Dans le trop confortable entre-soi, la parole se libère et la pensée se révèle - pour le pire et plus rarement pour le meilleur. Mis à l’abri des accusations et des susceptibilités d'autrui, chacun est libre de s'abandonner à l’affirmation des clichés les plus tenaces. Et si les stéréotypes ne sont pas en soi préjudiciables, ils le deviennent aisément lorsqu’ils s'assortissent de jugements. La frontière entre ce qui relève d’une boutade bienveillante et ce qui dérive d’une raillerie médisante s'avère plus ténue que ce que l'on aime à croire.

Je laisserai la plupart du temps la discussion filer sans trop m'y attarder. Dans mes jours plus combatifs, il m'arrivera de saisir la réplique comme une occasion de mettre à mal les antagonismes. Je m’improviserai avec une maladroite conviction un rôle de médiatrice, portée par l'envie d'ouvrir des perspectives nouvelles et de proposer des regards croisés. “Au fond, nous ne sommes pas si différents”. Mais il se peut que la pique soit trop amère; le dialogue, trop encombré. Alors, l’espace d’échange est réduit à néant, l’entre-deux disparaît. « Et toi, tu es de quel côté? ».

Dans une dynamique tissée de confrontation, il y a fort à parier que la posture choisie prenne la forme d’une opposition. À coup donné, coup rendu. La puissance de défense reflètera la vigueur de l’attaque. L'engrenage m'amènera à revendiquer avec trop de ferveur, la part d'identité que j’avais rigoureusement pris soin de dissimuler.

Mais la colère n'est pas avare de contradictions. La fierté mal placée cédera parfois à une complaisance malvenue. Je me retrouverai ainsi à soutenir avec une insistance amère les critiques émises à l’égard de mes pairs. Comme s’il fallait par la moquerie se distancier de ses origines passées; par l'auto-dérision, prouver que l’on est maintenant pleinement intégré. Il faut en fait voir derrière les critiques véhémentes de ceux qui nous sont semblables, l’espoir dissimulé d’échapper au rejet qu’on leur impose.

Pour ne pas être affublée des stéréotypes courus, j’ai tantôt préféré me désolidariser de la communauté, plutôt que de la protéger. La démarche est paresseuse, un peu lâche sans doute, nocive assurément. Car ce dont on se fait complice par ce consentement, n'est autre que l'entretien de l'ignorance et la perpétuation de l'indifférence. 

À y regarder de plus près, la distance entre ces deux conduites a priori antagonistes - l’une qui revendique ses origines et l’autre qui les dénigre - tient moins d'une opposition de postures, que d'un écart de stratégies. Toutes deux servent le même et unique enjeu : se donner bon crédit. À un objectif commun, deux modalités : s’effacer pour être acceptée, s’affirmer pour être considérée.

À force d'essais et de tentatives ratées, d'effacements amers et d'oublis commandés, je me suis fait la promesse de proscrire l’auto-dénigrement et de combattre ces hâtifs jugements. Reste à tendre vers la tonalité la plus adaptée pour que la défense ainsi posée, ne soit pas simplement comme une attaque interprétée.

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Zhe Ling / 薛之琳

32 ans. 3 cultures. 2 nationalités. 1 recueil. Sa vie est à l’image de ces chroniques. Bâtarde et en cours de réalisation.
À propos de l’autrice