Chapitre 26 : À l'étranger

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À l’hôtel, Phnom Penh, 2012

— Ça y est, c’est le dernier jour ! Alors, ça vous a plu ?

— Ça va... Le pays a vraiment changé. À l’époque, il n’y avait pas autant de voitures. C’était moins bruyant, moins pollué. Et puis, il y avait moins de monde aussi.

— Je vais simplement retenir que ça vous a plu... Et Angkor, alors ? Première fois ! C’est beau non ?

— Oui, c’était pas mal. Le guide était bien. Il faisait un peu trop chaud quand même...Deux jours ça suffit je crois. C’est un peu tout le temps pareil après.

— Des temples et des cailloux, hein (…)? La prochaine fois, on pourra aller voir des temples un peu plus excentrés. Ils sont moins connus, moins fréquentés. C’est une autre ambiance. Ou bien passer du temps à la plage, vers Sihanoukville.

—  On verra...Il y a d’autres pays à visiter aussi. Pour le moment, on est surtout content de rentrer à Paris. C’est fatigant les vacances. On n’a plus ton âge tu sais !

— C’est dans la tête papa ! Mais t’inquiète pas, on rentre bientôt à la maison.

* * *

Quel est-il ce pays de leur mémoire, celui de leur enfance ? Existe-t-il en dehors de leurs souvenirs ? À en croire la distance que mes parents prennent désormais avec le Cambodge, il semblerait que leur pays se soit perdu dans les méandres du passé. « Retourner au pays » est une expression trompeuse : elle insinue qu’un simple déplacement géographique suffirait à retrouver son pays d’enfance. Elle ne prend pas compte les évolutions de chacun. Ni celles des exilés. Ni celles du pays. Pourtant, la distance n’est pas simplement spatiale, elle est également - voire surtout - temporelle. Le Cambodge qu’ils m’évoquent a les consonances d’un paradis perdu, d’une contrée exotique, lointaine, qui semble enfermer leur passé dans un coffre scellé. À ce Cambodge laissé derrière eux, s’est substitué un autre pays du même nom, localisé au même endroit, parlant la même langue. Un ersatz quasi parfait pour moi qui cherche à me rapprocher du pays. Un leurre peu satisfaisant pour eux qui l’ont connu dans leur chair.  

En organisant ce voyage, leur premier « retour », mon frère et moi pensions déclencher chez mes parents des vagues de nostalgie et ouvrir par la même occasion la possibilité d’un rapprochement nouveau. C’est pourtant avec une certaine distance qu’ils appréhendèrent le pays. Celui qu’ils visitaient à nos côtés n’avait plus grand chose à voir avec celui qu'ils avaient connu. Persistent toujours le brouhaha du marché central, les effluves de nouilles sautées, le son des klaxons résonnant à travers les rues et la moiteur de l’air, son humidité constante. Le passé avait laissé des sillons de souvenirs, qui provoquaient successivement chez mes parents rires amusés et douleurs vives. Dans leurs alentours, des milliers de visages inconnus, des bâtiments anonymes, le bruit assourdissant de la modernité. Les vestiges vivants de leur enfance et les traces de leur jeunesse heureuse s’affichaient de manière anachronique au milieu d’un pays qui leur était désormais méconnu.

Comme pour mieux dissiper ce sentiment d’étrangeté, nous nous sommes mis à la poursuite des points de repère et des lieux emblématiques de leur histoire, susceptibles de réinvoquer le passé. À commencer par leurs maisons de famille. Je retrouvais au fil de notre itinéraire ceux que j’avais croisés quelques années auparavant, fière d’avoir tenu ma promesse, heureuse d’avoir convaincu mes parents de venir à leur tour. Eux non plus ne m’avaient pas oubliée. “Tu as maigri. Ça te va bien.”. Un accueil à la cambodgienne, un moyen de briser la glace quand aucune autre expression ne semblait véritablement adéquate. Mes parents, ébahis de constater que le voyage que je leur avais conté avait réellement eu lieu, hésitaient à prendre part à la discussion. “On est juste de passage. On ne veut pas déranger.”. Ils profitaient du silence qui leur était accordé pour aventurer leurs regards sur ce qui restait de leurs maisons. Les bâtiments qui avaient abrité leurs souvenirs d’enfance avaient été métamorphosés en ensembles polyvalents - les chambres étaient devenues des espaces de stockage; le salon, une boutique; le jardin, une arrière-cour.

Sans que nous le leur demandions et comme pour se justifier de leur propre présence, nos hôtes se mirent à nous conter les parcours qui les avaient menés jusqu'à ces murs qui silencieusement nous écoutaient. Ces mêmes murs, que mes parents avaient autrefois habités et qu'ils avaient été contraints d'abandonner. Certains s’y étaient installés dès la chute des khmers rouge, se saisissant au hasard des bâtisses esseulées, qui à la libération avaient été déclarées offertes à qui les voulait. D’autres avaient déménagé d'appartement en appartement et avaient fini par atterrir là. Chacun se livrait au récit de son histoire depuis la fin du régime, sans jamais s’attarder sur ce qui l’avait précédée. Seul ce qui les distinguait de mes parents était dicible. Ce qui les rapprochait était étouffé sous la peine et la tristesse. Mes parents, comme nos hôtes, abordaient chacune des discussions avec grande pudeur, effrayés peut-être de réveiller ce qui avait été si bien enfoui. Personne ne souhaitait revenir sur ces épisodes  au malheur trop commun. Personne ne voulait se risquer à perturber les équilibres fragiles qui avaient depuis été peints.

Les entrevues étaient brèves, les dialogues un peu sourds. Après tout, il n’y a pas grand chose à dire : on ne change pas le passé. Alors à quoi bon s’attarder ? Chaque visite était teintée de tristesse. Elle renvoyait à l’insouciance de leur jeunesse, à l’époque à laquelle “être à la maison” relevait d’une évidence, et évoquait en miroir tout ce qui les en avait si cruellement privés. Il était temps de mettre un terme aux échanges.

Avant de refermer ces capsules de passé, les “nouveaux” habitants qui n’en étaient pas tant avaient besoin d’être rassurés. Non, mes parents n’étaient pas là pour récupérer leurs maisons. Ils avaient bien conscience que ce n’était plus chez eux désormais. Ils ne ressentaient d’ailleurs ni la légitimité, ni l’envie de s’encombrer de ces habitations chargées de trop de souvenirs. Le doute était dissipé; la tension, désamorcée. Nous pouvions désormais repartir.

Pour ne pas sombrer dans la nostalgie, mon frère et moi nous étions attachés à dessiner un parcours au-delà des lieux de mémoire, avec l’espoir que cela les rattache au pays. Nous avions prévu dans notre programme l’expérience de ce qui n’avait pas été érodé par le temps, détruit par l’Histoire, de ce qui avait survécu aux malheurs du pays : la beauté des temples d’Angkor, la grâce des danseuses apsaras ou encore les saveurs d’un repas de rue.  

Nous nous étions appuyés sur l’imaginaire collectif pour reconstituer une image du pays, que l'on souhaitait à la fois fidèle et désirable : romans, guides de voyage, films, exposition, contes, livres d’histoire,…Résultat : une conception occidentalisée du pays, dans laquelle Angkor Wat, le cinéma d’auteur khmer et le poisson amok occupent une place centrale – autrement dit, une conception à mille lieues de leur réalité. Les propositions que nous leur soumettions recevaient un accueil à peine différent de celui que l’on aurait obtenu auprès de parfaits étrangers. Ce que nous pensions capable de raviver l'affection au pays, apparaissait aux yeux de mes parents comme des éléments exotiques, sinon inédits. Ils visitèrent Angkor pour la première fois, plus endoloris de la ballade qu’émus de retrouvailles qui n’en étaient en fait pas. Le poisson amok, plat emblématique de la gastronomie locale, ne semblait pas plus les exalter. Un plat comme un autre, qu’ils auraient volontiers remplacé par une entrecôte, si l’occasion leur en avait été donnée.

Si le voyage n’a pas suscité l’attachement espéré, il garde le mérite d'avoir réconcilié mes parents avec leur passé - au moins, en partie. Il fût aussi l’occasion de passer du temps en famille et pour chacun de redécouvrir l’autre sous une nouvelle lumière. Mes parents observaient notre caractère intrépide avec amusement, tandis que nous nous émerveillons de les entendre parler khmer presque pour la première fois. De ville en ville, de discussions en discussions, nous avancions ensemble sur l’écriture de notre histoire de famille. En revanche, plus de doute possible. Leur maison, c’est bien Paris. Et le Cambodge ? Une destination de vacances…pas tout à fait comme les autres, mais pas tout à fait différente non plus.

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Zhe Ling / 薛之琳

32 ans. 3 cultures. 2 nationalités. 1 recueil. Sa vie est à l’image de ces chroniques. Bâtarde et en cours de réalisation.
À propos de l’autrice