Chapitre 35 : Extinction

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Au café, Paris, 2014

— Et à tes enfants, tu comptes leur apprendre quelles langues du coup ?

— Le français, c’est sans dire. J’aimerais bien qu’ils apprennent le mandarin aussi.

— Ton conjoint leur parlerait en français et toi en mandarin ?

— Ça aurait été l’idéal ! Mais je ne le maitrise pas assez moi-même pour leur transmettre proprement. Je pense que je les emmènerai à l’école pour qu’ils apprennent.

— Et pourquoi pas ton dialecte ? Le teochew ?

— Ça ne va pas leur servir à grand-chose… Alors que le mandarin, lui, risque de devenir incontournable. Et puis mes parents parlent mandarin, donc ils pourront discuter ensemble, quoiqu’il arrive.

— Très juste. ils pourront utiliser le mandarin pour se moquer de toi, en toute impunité !

— J’avais pas vu ça comme ça…Je dois avouer que ça me rend triste quand même.

— Quoi donc ?

— Après moi, plus personne de la famille ne parlera le dialecte local. Je vais contribuer à l’extinction d’une langue. On se souviendra de moi, comme le point de rupture linguistique de la lignée.

* * *

On estime qu’une langue s’éteint tous les quinze jours et qu’à la fin de ce siècle, 50 à 90% de celles parlées actuellement auront disparu. Si le teochew a encore de belles décennies à vivre (les Chinois sont nombreux, leurs minorités le sont également !), son avenir en France est bel et bien menacé. Une évolution partagée par un grand nombre de pays d’accueil, qui tous voient les langues importées se marginaliser. La plupart d'entre nous, enfants d'immigrés, sommes les derniers de notre lignée à pouvoir dire de la langue originelle qu’elle fut un temps la langue principale du foyer. S’il me tient à cœur de transmettre mon héritage culturel, force est de constater que ma capacité à le faire sous ses mots s’est le temps passant, largement détériorée.

En grandissant, mes opportunités d'employer le teochew se firent rares. Or, moins on parle une langue, moins on est capable de la parler. Mes allocutions de plus en plus parsemées ne suffisaient plus à entretenir mon niveau de langage, si bien que les mots finirent par me manquer. Il aurait fallu que je me raccroche à des manuels pour freiner mon amnésie. Mais le caractère exclusivement parlé du dialecte avait empêché de le consigner par écrit. Ne plus l'utiliser, c'était le précipiter vers l'oubli.

Chaque fois qu'une personne délaisse une langue, c'est la mémoire collective qui en pâtit. Conscients de cette marche forcée vers le silence et soucieux de pouvoir la retarder, les plus téméraires ont entrepris d'offrir ce qui  manquait de supports à ces langues dites condamnées. Tels des apprentis linguistes, ils archivent au coeur de dictionnaires phonétiques, la trace des mots menacés. Des portails, faits de vidéos et d'enregistrements aux mille accents métissés, viennent enrayer un déclin présumé irrémédiable, en s'érigeant comme des remparts de mémoire contre le déclin que l'exil a accéléré.

Dans mon cas, la vision utilitariste a tristement surplombé la mission linguistique. Au souci de préserver la diversité des langues, j'ai préféré celui de servir mon intérêt. J'ai tôt fait de privilégier l’enseignement du mandarin, langue bientôt universelle, à celui du teochew, devenu trop confidentiel. Soumise au diktat de l'utile, je contribue un peu malgré moi à l’uniformisation des langues, comme à la sape de la diversité. Le pragmatisme ne s’encombre pas des minorités. Faute de demande entretenue, faute d’offre structurée, le teochew se destine au moins en dehors de Chine, à rejoindre le rang des langues oubliées. Cette atrophie, j’y joue ma part. Non sans amertume, ni culpabilité, mais avec la consolation tout juste convaincante de trouver dans le mandarin, un semblant de continuité.

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Zhe Ling / 薛之琳

32 ans. 3 cultures. 2 nationalités. 1 recueil. Sa vie est à l’image de ces chroniques. Bâtarde et en cours de réalisation.
À propos de l’autrice